Une Géographie de limbes 


A l’instar des accents helléniques évoqués par son patronyme, l’œuvre picturale de CORINTHIOS nous rappelle que l’art ne peut se passer du caractère itinérant de toute entreprise qui se donne comme objet la traversée périlleuse des apparences.
 
Depuis les grands oiseaux noirs qui dans ses premières toiles visaient cet état d’apesanteur naturellement éphémère, l’art de CORINTHIOS s’est orienté vers une conception plus radicale, proche d’une mise en jeu ontologique de la matière dont elle cherche à percer le mystère. Le voyage auquel nous sommes conviés témoigne de la nécessité impérieuse de questionner l’opacité persistante du vivant, de débusquer, voire d’exhumer cette « vie dans les plis », sur des chemins de haute solitude.
 
Gardons nous cependant de la tentation d’échapper à cette mise en demeure, car l’exploration obstinée de cette matière picturale nous livre sans ménagement aucun la vision de ce qu’il faut appeler notre réalité charnelle. En cela les toiles de CORINTHIOS débordent le cadre d’une représentation métaphorique du corps ; elles en explorent la substance même, dans une nudité originelle qui échappe à la trivialité de l’anecdote…
 
Ce monde en gestation traverse de flux et de pulsions contradictoires, gronde d’une violence matricielle qui garde sa part nocturne sans jamais cesser de s’ouvrir vers l’accalmie lumineuse d’un continent intime. Tel est me semble-t-il l’aventure risquée par cette artiste.
Sa généalogie personnelle la prédisposait au voyage. Celui-ci poursuit sous une autre forme la quête opiniâtre d’un visage enfin reconnu.
 
Leslie ANAGNAN
Mars 1993
 

 
La danse des Corps et des Visages 
 
Au fil des ans et des étapes successives de son cheminement artistique,  CORINTHIOS obstinément bâtit sa demeure.
L’aventure intérieure qui s’exprime si fortement dans ses toiles prend ici la valeur emblématique d’une transfiguration radicale de la matière picturale, proche du miracle de l’icône, cet art sacré patiemment élaboré et destiné à manifester la présence réelle de la transcendance.
J’emploie le mot à dessein afin de signifier que la révélation à laquelle nous sommes conviés a pour enjeu le corps dans sa matérialité la plus concrète mais aussi dans sa capacité de métamorphose en une réalité non moins concrète, quoique de nature différente, rendue possible par la médiation de l’art.
 
Dans le silence aquatique des limbes où se presse la multitude des figures humaines émergent quelques  visages. La solitude de ces danseurs de fond est la nôtre, cependant, pour peu que nous acception de les suivre dans leur élan vital, dans ce défi insensé lancé aux lois de la gravitation, nous nous retrouvons soudain allégés, emportés dans un tourbillon de couleurs, une cascade de lumière intense qui éclaire notre labyrinthe intime.
Car l’œuvre de CORINTHIOS nous conte l’histoire de tous les commencements de la vie quittant ses plis, elle nous dit l’arrachement à la pesanteur et l’embarquement vers un horizon de grâce.

Leslie ANAGNAN
Avril 1999