Près du mur d'enceinte du Père Lachaise : lire un peu pour délier l'heure de la parole à venir. On m'avait dit : "Christiane est la farouche gardienne de son champ de bataille". Surtout oublier ce conseil de réserve, surtout, protéger la nudité de mes yeux.
CORINTHIOS est menue, pour toucher et brûler, immédiatement. Presque pas de peau intermédiaire entre le mot et l'émoi. La retenue délivre nos qualités intuitives : quitter, au cours de la conversation, le désagréable inconfort d'être humain.

Le taire ou le dire... Son handicap, c'est elle aussi. On ne doit pas l'évoquer pour souligner une fatalité douloureuse, mais comprendre que de cette faculté de dépassement, de cette force spirituelle, Christiane explose et dissout la limite du visible, incontournable mais    illusoire. De ses toiles, qui font écho à l'irréductibilité de son espace intérieur, on entend la tendresse des cris, ceux qui ouvrent et qui défendent, l'énergie de la révolte, l'urgence de la foi... Un long développement qui pallie l'aberration du manque, une liberté recréée, bien plus opérante qu'une indépendance factice... CORINTHIOS est une voyageuse en quête de cette beauté originelle, absolue, dévorante, préexistante à la formation des contours de l'être...
Qu'on ne se méprenne : Christiane accepte la fragilité, abandonne les combats inutiles mais ne plie pas : elle enfante, se préserve, se concentre. Elle se refuse au dessin, autoritaire, castrateur, et désire que la forme, la forme-signe, la forme qui traduit l'essence de l'indicible, naisse de la couleur. Le trait ne la rassurerait pas, qui empêche l'ardeur de la ligne vraie, celle qui n'a pas de fin, celle qui n'impose pas de priorité à notre regard. Ici, sans doute, est un vœu de poète : délivrer le moyen de son but, permettre au plus que soi que l'on porte dans ses tripes d'aller au-devant de l'autre pour l'accueillir - et lui offrir l'opportunité d'y reconnaître sa propre valeur... n'influencer que sa décision de grandir.

La peinture de CORINTHIOS s'écoute : elle hurle "n'obéissez pas, prenez ce qui vous convient et faites-en bon usage". La couleur est travaillée à la main, elle prend caractère et figure ; les matières sont sculptées, fondues, dévisagées. Eclairages substantiels, teintes de feu qui s'approchent et réunissent, comme aux tarots, le sens et le symbole, la gestation, l'impulsion, l'expulsion au-delà de l'image... Christiane ajoute à ses formulations abstraites, à son effroi, à sa colère, la trace troublée des cartes, des partitions elliptiques, le vacarme des journaux. Ils ne sont ni des slogans ni une récupération par défaut, mais une autre peau posée dessus la sienne, la mue d'autrui qu'elle porte pour la régénérer - ils sont cette blessure, qu'elle montre pour bouter hors des jugements versatiles l'excuse des hasards, et faire admettre que toute souffrance, toute injustice, tout sacrifice a un sens, un sens ressenti qui n'entend pas de discipline.

On ne peut pas s'arrêter au témoignage, il faut agir : donner de soi, comme CORINTHIOS consentir à cette pudique indécence.