Perdu dans le désert
Inspiré de la Toile Liberta
 
     Nous traversions le grand continent, en direction de la cité Bleue, capitale  de la planète Résilience. Et soudain, le grand désert de « Terre de Mort » se dressa devant nous, la route pavée qui traversait le continent d'Est en Ouest se transformait en piste caillouteuse. Résilience est une planète en constante transformation, les paysages les plus fabuleux ou les plus inquiétants peuvent apparaître sans préambule.
    C'était mon premier voyage vers Bleue. Dans le gros balluchon que portait ma monture étaient pliées de précieuses étoffes , teintes par les algues rares de l'Océan de l'Est ou brodées de motifs délicats par ma mère et les femmes de mon village. J'allais les échanger aux comptoirs commerciaux de mes cousins du grand Marché Royal. Dans un petit sac de velours caché sous ma chemise, j'avais également un trésor de perles roses en forme de larmes.
    Lorsque le vent du désert a amené les premiers nuages de sable vers la longue colonne de marchands montés sur des unicornes, le chef de la caravane a pris la parole :
 «  _  Amis, nous ne pouvons traverser le désert de Terre de Mort. C'est beaucoup trop dangereux !  Nous allons chercher la route du Sud et contourner le désert. 
_ Mais, cela rallongera notre voyage d'au moins deux semaines ! Il est hors de question que je perde tout ce temps ! Je vais quitter la caravane et traverser le désert seul ! Nous nous retrouverons sous les coupoles d'or du Grand Marché ! »
    Je rêvais d'aventures, j'avais l'impulsivité de la jeunesse. Tout me paraissait possible. Le chef de la caravane a secoué la tête, l'air navré :
«  _ Jeune Shawn, le lait de ta mère goutte encore sur ton menton ! Sais-tu ce que cache Terre de Mort ? Si tu empruntes ce chemin périlleux tu peux perdre la vie, la raison ou la liberté, peut-être même les trois à la fois !
_ Je sais ce que les naïfs et les superstitieux racontent. Et j'en ris depuis qu'enfant j'ai entendu ces légendes. Je sais aussi qu'il y a des oasis où je pourrai me ravitailler au bord des pistes...
_ Je ne peux t'attacher sur ta monture pour t'obliger à nous suivre ! Que la Déesse Mère vous protège toi et ta monture Shawn ! »
    J'ai levé la main en signe d'adieu vers ces couards de marchands et intimé à mon unicorne de course l'ordre de se lancer sur la piste défoncée qui se perdait dans le brouillard jaune orangé du désert. Scandale, mon unicorne, était un animal extraordinaire, une femelle unicorne que j'avais dressée alors que j'étais encore enfant. Nous nous comprenions d'un geste, même quelquefois par transmission de pensée... Elle avançait vaillamment dans le désert. On ne voyait presque plus rien. Les bornes qui marquaient la piste étaient de plus en plus espacées, recouvertes de pierres et de sable. L'unicorne s'est mise à boiter, elle ne pouvait plus galoper. Revenir en arrière, c'était s'exposer aux moqueries du reste de la caravane ! Mon jeune orgueil s'y refusait.
     J'ai trouvé un cercle de pierres au bord de la piste qui nous protégerait du vent du désert. Lentement, j''y ai conduit ma monture bien aimée et l'ai invitée à s'asseoir pour examiner ses pattes. C'était l'antérieure gauche qui était entaillée, saignante . J'ai pris l'outre d'eau fraîche et me suis rendu compte qu'elle était presque vide ! J'en ai tout de même versé une bonne partie sur le sabot de Scandale, avant de l'enduire d'un onguent apaisant. Je me suis mis contre elle et j'ai flatté son front, ses oreilles, sa corne unique... Je la sentais inquiète !
    Je commençais à somnoler lorsque j'ai entendu les voix . La nuit était tombée, aucune des quatre lunes de Résilience n'était visible, aucune étoile de la « Frange d'écume » notre galaxie, juste le brouillard de sable, beau mais dangereux, létal.
    Les voix du désert de Terre de Mort : c'est l'horrible légende qui circule sur tout le continent. Toute la misère, la souffrance de notre planète d'origine  est concentrée ici : les généraux hurlant des ordres, les armées ennemies s'insultant et se défiant, les pleurs des mères, des veuves qui se mêlent aux imprécations des dictateurs. L'horrible cri d'un homme levant la main sur sa femme, de la femme, de l'enfant tombant sous les coups... Toutes les horreurs que nous avons fuies en quittant la Terre se sont concentrées en ce lieu. Le voyageur imprudent, solitaire est envahi par ces voix. Elles vous fendent le crâne, vous rendent fou, vous asservissent...
     Je me suis levé d'un bond en criant. À présent, je regrettais de ne pas avoir écouté le sage vieux marchand qui menait la caravane, mais il était trop tard !
Scandale avait disparu, emportant mes biens, mais également mon eau et mes provisions. J'ai plaqué mes mains sur mes oreilles pour ne plus entendre la souffrance de la Terre, je me suis mis à courir, aveugle, dans le désert, butant contre les pierres. Des liens magiques se sont emparés de mes bras, les éloignant de mes oreilles, m'obligeant à écouter la Terre qui crie, les hommes qui pleurent ou vocifèrent. j'ai couru plus vite avant d'être jeté au sol, comme pris au lasso par d'autres liens.
    C'est fini, Shawn ! Tu vas mourir ! Tes cris, tes supplications se joindront au hideux concert de Terre de Mort !
 
    Je ne sais combien de temps j'ai enduré ce supplice. Soudain, une douce musique a commencé à s'infiltrer timidement dans l'horreur. Je pouvais de nouveau bouger _ un peu ! J'ai tourné la tête, j'avais mal aux yeux, mais dans l'air brûlant, je voyais une femme danser. Ses gestes étaient doux, harmonieux. Un chant émanait d'elle, pas juste de sa bouche, de tout son corps ! Un chant qui me rafraîchissait, me désaltérait, me régénérait ! Les pleurs, les gémissements, les explosions peu à peu s'estompaient remplacés par les sons les plus mélodieux que l'on puisse entendre, par la vision d'une femme à la beauté, à la grâce indicibles. 
    Tournant autour de moi, elle a fini de me débarrasser des cordes qui m'entravaient. Je me posais mille questions sur cette créature qui venait probablement de me sauver la vie. Avant que j'ouvre la bouche, elle a pris la parole.
 «  _ Shawn, tu as entendu les tristes histoires de la terre : le racisme, les massacres, la haine, la guerre... mais tu as aussi entendu parler de la Déesse Mère qui vous protège tous, ici, sur Résilience ! Je ne pouvais pas te laisser périr ainsi,comme ont péri beaucoup de tes ancêtres ! Viens, donne-moi la main, je vais te conduire jusqu'à l'oasis. Ton unicorne t'y attend déjà ! Demain tu pourras poursuivre ton voyage, voir comme ce nouveau monde est merveilleux ! »
 
     C'est ainsi que j'ai été sauvé du terrible désert de Terre de Mort.